LES ENJEUX DE LA DÉFENSE DES TERRES FERTILES

Publié le par les perdigones

 90% des espaces artificialisés proviennent des zones agricoles et ceux qui ont les meilleures potentialités agronomiques (44% des terres arables) sont les plus touchés.  
Comment en est-on arrivé là ? Quelles en sont les causes et quelles conséquences ?  
Le cas concret de Levens (06) illustrera ce processus, de disparition des terres arables en bonne conscience.  
 
C’est l’un des enjeux majeurs de tous les Plans Locaux d’Urbanisme en phase d’enquête publique ou en cours d’élaboration: la sauvegarde des meilleures terres agricoles, on les appelle fertiles ou arables. Ce sont elles qui sont le plus attaquées.  
Cette question dépasse largement les intérêts locaux, elle dessine un modèle d’agriculture, de consommation, d’aménagement du territoire...          
 
LE CONSTAT DU MINISTÈRE:
La situation est grave
« 90 % des sols artificialisés entre 2000 et 2006 proviennent de zones agricoles. Parmi les nombreuses conséquences environnementales qui en résultent, l’imperméabilisation des sols compromet, souvent définitivement, leur utilisation à des fins de production alimentaire ou non alimentaire...
            Dans environ la moitié des régions françaises, les sols qui ont les meilleures potentialités agronomiques sont les plus touchés. À l’échelon national, ils représentent plus d’un tiers (34,8 %) des surfaces agricoles artificialisées entre 2000 et 2006...
L’imperméabilisation des sols affecte leur usage et leurs fonctions, comme la production agricole, l’épuration des polluants, la régulation des eaux, etc. Elle est le plus souvent  irréversible et est particulièrement dommageable pour les sols à grande valeur agronomique. »
Page 1valeurs terres    
      Voilà le constat que fait le ministère de l’Écologie du Développement durable des Transports et Logement dans une étude parue en février 2011.
       Voici cette étude, la lire ou la télécharger ICI
       Elle permet de mesurer la gravité du problème. Nous verrons aussi que dans quelques départements, on se donne les moyens d’évaluer la valeur des bonnes terres et de les sauver.
 
        NOTRE POSITIONNEMENT RELEVE D'UNE VÉRITÉ SIMPLE MAIS OUBLIÉE:
UN SOL RICHE DE VIE A UNE VALEUR BIEN PLUS IMPORTANTE QU'UN QUELCONQUE SOL A BÂTIR.
C'est pourquoi il est urgent de mettre en place les mécanismes et les règlementations qui inversent les dérives actuelles, où le prix d'un sol n'est dépendant pour l'essentiel que des seuls droits à bâtir.
 
 
CE QUE DIT LE DERNIER RECENSEMENT AGRICOLE: 
Les Alpes-Maritimes ont perdu 1/3 de la superficie agricole en 10 ans  
Et dans les Alpes Maritimes (territoire que nous connaissons particulièrement) cette tendance à la disparition des terres est encore plus forte.
Le dernier recensement agricole portant sur les années 2000 /2010 vient de paraître (le lire ou le télécharger ICI).
 
Page 1 agreste D0611A01Concernant les Alpes Maritimes, il confirme l’inquiétant déclin  de la superficie agricole : « Près d’un tiers de la superficie agricole utilisée a disparu depuis 2000, beaucoup plus qu’en France Métropolitaine, où elle s’est réduite de 3%. Cette perte, la plus élevée de la région, touche principalement les surfaces toujours en herbe et les prairies ».  
Voilà pourquoi il est primordial, prioritaire de sauver ces terres là. 
Le nombre d’exploitations a aussi très sérieusement régressé : «  3400 exploitations ont disparu en dix ans, plus d’une sur quatre, beaucoup plus qu’en France Métropolitaine ».
Deux chiffres indiquent des tendances propres à ce département  « 64% des exploitations pratiquent le circuit court et 6% l’agriculture biologique »
 
 
COMPARER LES CHIFFRES AVEC LE TERRAIN 
Ce constat est peut être encore plus grave qu’il n’y paraît. Pourquoi ? Parce qu’aujourd’hui on "s'arrange" avec les chiffres.
 
I) L’étude du PLU de Levens montre l’exemple même de cette supercherie,  et révèle un "cas d'école" qui risque fort de faire des émules.
Nous vous renvoyons à nos articles précédents (cliquer sur les titres pour les lire) :
 
   Pour résumer,
Avec la bénédiction d'une partie de la profession, 
  • on classe en "Agricole" des dizaines d’hectares de parcours pastoral (ex-zones naturelles devenant « Ap »), 
  • on passe en "Agricole" des terres de peu d’intérêt agronomique, des garrigues, des pins et des chênes, (ex-zones naturelles devenant "A"), et certaines oliveraies mais pas toutes
  • et dans le même temps on supprime les quelques derniers hectares de terres arables, on les utilise pour bétonner.
 
Ainsi on  classe en "zone agricole",  des zones qui ne correspondent pas à la définition légale, à savoir des terres qu’il faudrait conserver en raison de  leur potentiel agronomique, biologique ou économique. C’est pourtant l’article R 123-7 du code de l'urbanisme qui définit les zones agricoles. Le revoici : "Peuvent être classés en zone agricole les secteurs de la commune, équipés ou non, à protéger en raison du potentiel agronomique, biologique ou économique des terres agricoles." ’
 
 Certains ne voient rien, et d'autres, comme  la Chambre d’Agriculture du 06 applaudissent. Pourquoi cela ?
  • Par manque de discernement ?
  • Parce qu’il ne faut pas gêner les élus qui ont le même positionnement politique ? (Le président de la chambre d’agriculture du 06, Michel Dessus, n’était-il pas candidat aux élections régionales sur la liste UMP ?). Peut être, mais cette explication facile cache une réalité bien plus grave. Il y a un consensus idéologique qui va au dela des clivages.  Certains élus, dits "d'opposition" (Carros mais pas que.. ) ont vite fait de rejoindre le rang d'une conception de l'économie et de l'aménagement du territoire où la défense des terres fertiles, l'agriculture locale vivrière et la qualité de vie sont toujours reléguées au second plan.
         "Vous voulez défendre un peu de bio par ci, une exploitation par là, c'est très bien on est avec vous disent-ils en coeur. Mais surtout n'allez pas plus loin. Ne remettez pas en cause nos choix, ce sont les seuls possibles, etc etc ". Pour ceux qui n'ont pas encore compris: Bienvenue à "Petit Las Végas" ! Pour reprendre les mots d'un vieux monsieur qui a passé sa vie à défendre une économie locale digne, et bien différente. 
  • Et quelques uns encore, qui applaudissent aussi parce qu'ils sont gagnants (petitement...), et se font les porte -parole d'une conception très particulière de l'agriculture... (Pour faire bref: de tout, sauf du maraichage...). Ainsi, certains agriculteurs, membres des commissions et des Safer, représentent trop souvent des intérêts particuliers plutôt que ceux de la profession et de la population.
 
Il est temps de faire le bilan de ces tours de passe-passe
  •  Qui ont déjà servi à rendre « urbaines » des zones où l'activité agricole existait.
  •  Qui ont déjà servi à étendre les constructions sur des zones naturelles, où l'activité agricole supposée n'existe pas.
A Levens, quelques personnes qui ont bénéficié de cette conception, et qui comptent bien en profiter encore plus avec ce PLU, n'ont pas de honte à se répandre pour expliquer qu'il faut faire de l'Agriculture partout sauf... sur les terres arables !
 
        Pourquoi autant d’insistance à rayer définitivement de la carte les dernières terres arables ? 
  • Parce que plus personne ne mange ? Faux
  • Parce qu'il n'y a plus de demande de produits locaux ? Faux
  • Parce que plus personne ne veux faire du maraîchage ? Faux
  • Parce que plus personne ne peux vivre du maraîchage ? Faux, d'autant que rien n'empêche un exploitant agricole de diversifier son activité, en combinant du maraichage et une autre activité agricole (oléïculture par exemple), dans des lieux propices à chacune de ces activités.
  • Pourquoi ?????
  
Pourquoi autant d'insistance pour faire passer en zone agricole des espaces naturels ?
  •  Pour pouvoir y faire de l’élevage ? 
  • Pour pouvoir réhabiliter les nombreuses anciennes bergeries afin de relancer l’élevage caprin et ovin ?
  •  Pour permettre aux troupeaux d’y pâturer ?
NON ! Pas besoin !
Dans notre département, nos collines et la plupart des  contreforts de nos montagnes sont depuis toujours des zones de parcours ou de paturages, (la différence, c'est selon... la qualité des sols). Les nouveaux PLU ne vont pas s’y opposer, ce serait la mort d'une profession ! 
 
Pourquoi alors ? 
  •  Pour faire du chiffre, et apparaître comme des "défenseurs de l'agriculture" (exemple, création à Levens de 180 hectares de zone agricole dite « de pâturages », sur des terrains pauvres, insuffisants de toute façon pour une activité pérenne et qui n’apportent rien de plus au pastoralisme que les zones actuelles, naturelles, utilisées à cet effet depuis des siècles) 
  •  Pour pouvoir bétonner encore plus (en zone dite « agricole »), jusqu'à 1000 m2 de constructibilité par exploitation, et gageons qu’elles vont se multiplier…
a) Sur les contreforts du Mont Férion, toujours plus loin, dans des zones naturelles pourtant répertoriées en espaces naturels remarquables, riches de biodiversité et restés préservés jusqu’alors des ravages de l'urbanisation...
b) Dans certaines oliveraies...au mépris des paysages...et des derniers lieux où  l'oléïculture a survécu...accentuant le mitage urbain...
Jouer sur les chiffres ou défendre des intérêts personnels, on est bien loin de l'enjeu d'intérêt général que constitue la sauvegarde des meilleures terres.
 
II) La "Plaine du Var",
Nous vous renvoyons à un de nos articles précédents: "PLAINE DU VAR (OIN): OPERATION D'INTERÊT, POUR QUI?"   (cliquer sur le titre pour lire).
La "Plaine du Var", l'une des terres les plus fertiles de France (jusqu'à 4 récoltes par an), est un autre exemple de cette utilisation des terres pour spéculer et pas pour faire de l'Agriculture. Un exemple à grande échelle.
Que de terrains agricoles achetés (certains via La SAFER) qui restent sans usage agricole ! Pire ils se sont transformés en dépôts de toute nature et attendent patiemment d'être revendus à la hausse lors des opérations à venir. Beaucoup de monde a laissé faire....
Aujourd'hui l'aménagement de la plaine du Var à travers l'opération dite "de l'OIN " (Opération d'Intérêt National), qui porte sur 10 000 hectares, prend souvent ces dérives comme prétexte pour dire « vous voyez bien si l'on laisse faire il se passe ça… »
Mais c'est un raisonnement tordu. Si l'intention est de rationaliser, gérer au mieux, éviter les opérations douteuses ou frauduleuses, c'est très simple. Il suffit de regarder les terrains dits "agricoles", de voir comment et par qui ils ont été acquis et de faire le constat de ce à quoi ils servent aujourd'hui.
On va en avoir des surprises et ce ne sont pas les petits agriculteurs du coin qui feront la Une.
On ne va pas nous faire croire que les moyens n'existent pas pour cette opération « de propreté ». Serait-ce la volonté politique qui serait absente?
 
 
LES COUPABLES: la pression foncière
et un modèle agricole dépassé
Comment en est-on arrivé à cette situation? Comment se fait-il que l’on choisisse de brader le meilleur potentiel agronomique, comment se fait-il qu’on ne voit pas que c’est l’avenir qu’on impacte ?
 
La réponse porte un nom: c’est le court terme. Il prend différentes formes :
               1) La pression foncière est la première cause.
Le modèle d’urbanisation en périphérie des grandes métropoles est le plus souvent celui du pavillon, grand consommateur d’espace.  Pour satisfaire la demande,  les maires ont transformé en zones urbaines les terres les plus accessibles, les plus planes, les plus ensoleillées etc. . Bien souvent c’étaient les meilleures terres agricoles. Beaucoup y ont trouvés leur compte :
-         les élus qui ont basé leur pouvoir et leur réélection souvent sur cela,
-         les acheteurs qui étaient ravis des  emplacements,
-         les propriétaires qui voyaient le prix de leur terre faire un bond considérable.
Selon la SAFER, le prix d’un hectare de terre agricole c’est en moyenne 5 170 euros. Si le terrain devient constructible sa valeur est multipliée par 14 dans la Creuse, par 50 dans la région Toulousaine, par 300 en région parisienne. Et ici (proche région Niçoise) les prix sont dans une fourchette intermédiaires entre ceux de la région Parisienne et Toulousaine.
Contrairement aux idées reçues, cela ne profite pas forcément aux agriculteurs puisque 2/3 d'entre eux ne possèdent pas les exploitations sur lesquelles ils travaillent.
Les maires ne pouvant pas régler seuls ce problème il est impératif de, transférer ce pouvoir à une "autorité indépendante" qui travaille dans le sens de l'intérêt général, ou bien de l’encadrer sérieusement. Ce pouvoir est l’une des bases du « clientélisme » et des « conflits d’intérêts », et il est temps d'y mettre bon ordre. Retirer ce pouvoir aux maires, c'est aussi protéger les élus qui ont compris que la valeur des terres ne se mesure pas qu'en surface constructible et qui font tout pour défendre les terroirs.
 
2) Un modèle agricole qui fait l’impasse sur la qualité des sols
Il faut s’arrêter au modèle agricole dominant depuis les années 50.
Le productivisme agricole a exigé des  superficies de plus en plus grandes, consommé  de plus en plus d’engrais, de produits chimiques, produit plus, pour jeter plus. 
Il s’est spécialisé sur des mono-secteurs (ici l’élevage, là les céréales).
Il a rompu avec la nature. Le sol compte de moins en moins puisqu’on nourrit la plante artificiellement, chimiquement. Ne parle t-on pas de cultures "hors sols" ?
Nous n’allons pas entamer un débat sur la pertinence de ce modèle mais renvoyons à l’excellent ouvrage de Marc Dufumier :« Famine au sud, Malbouffe au Nord », qui règle cette question.
loupe-2.jpgcliquer sur l'image pour l'agrandir
Famine au Sud, Malbouffe au Nord
Pour ce spécialiste mondial des questions agricoles (expert auprès de la FAO et de la Banque Mondiale), ce « système mécanisé, spécialisé, chimisé est devenu fou ».  Il produit exode rural, famine, mal bouffe, catastrophes écologiques etc.
Contrairement aux idées reçues, l’alternative crédible qui peut nourrir 9 milliards d’êtres humains, c’est l’agro écologie.
Et pour avoir une agriculture de qualité il faut des sols de qualité, il faut relocaliser, travailler en complémentarité toutes les parcelles, associer et diversifier les produits de la ferme.
L’un des points fondamental qui fait la différence, c’est que dans le premier cas, c’est la chimie qui nourrit la plante (ou l’animal), dans le second, c’est le sol et la nature.
Sur l’importance du sol, considéré - non pas comme simple support pour des productions "hors-sol sur des terres mortes" , à grands renforts d'engrais et de pesticides -  mais comme sol nourricier - nous renvoyons à la "bible" de cette question « Le sol la terre, les champs » de Claude et Lydia Bourguignon, "Pour retrouver une agriculture saine".
loupe.jpgcliquer sur l'image pour l'agrandir
le sol la terre les champs
 
 
L'INTÉRÊT GÉNÉRAL:
Défendre les terres arables dans les P.L.U.s
Alors les terres fertiles, les terres arables, aucune importance ?
On les laisse disparaître sous le béton et la spéculation ?
On accepte sans rien dire la mort de lieux qui pourraient produire légumes, fruits, protéger la biodiversité ?  
Mais alors il ne faudra plus se plaindre de mauvais produits ou de produits qui font des milliers de Km. De produits qui prennent la place des forêts amazoniennes, qui poussent à la famine les paysans locaux.
Il ne faudra plus se plaindre des sols imperméables qui accentuent les inondations, qui participent aux désordres écologiques.
 Il ne faudra plus se plaindre de la perte de la biodiversité, de la perte de l’autonomie alimentaire pour la France, de la dépendance des consommateurs aux « marché », des cours des céréales, du riz, des fruits ou des légumes qui s’envolent, etc.
 
Actuellement se déroulent, dans beaucoup de communes, les concertations et enquêtes publiques préalables à l’adoption des P.L.U. (Plan Local d’Urbanisme).
Chacun peut donner son avis sur le projet d’aménagement de sa commune.
Certaines, comme Levens, sont dans la phase finale de « l’enquête publique ».
À Levens il reste très peu de terres arables, à peine plus de 15  hectares (sur 2985 en tout), elles sont en partie répertoriées, il s’agit de l’Orte, La Madone et la Gurra.
A Levens comme ailleurs, il est impératif de les sauver dans leur intégralité car, vous l’aurez compris, elles sont en partie vouées au béton dans les projets présentés à la population.
 
                         À suivre notre prochain article: "de nouveaux outils pour sauver les terres fertiles" 
 
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